
Ce matin, je pars de chez Thierry, le garde forestier qui m’a vraiment bien conseillé sur les meilleurs itinéraires à prendre jusqu’à Cassis, notamment pour éviter les grosses villes. Il me reste environ 200 kilomètres et nous sommes officiellement dans la sixième semaine. Aujourd’hui, j’ai dépassé les 900 kilomètres. La fin commence donc à se faire sentir, même s’il reste encore un bon bout de chemin.
J’arrive vers 16h30 dans un village où, comme la veille, je remarque beaucoup de résidences secondaires. Je commence à faire quelques maisons et, cette fois, les réactions sont parfois assez intenses. Une vieille dame fait semblant de ne pas m’entendre lorsque je toque. Une autre personne me répond assez violemment qu’elle n’est pas disponible. Et quelqu’un me sort même une phrase assez lunaire : « On n’habite pas ici, c’est notre maison secondaire. »
Je trouve le paradoxe assez incroyable. Ce n’est peut-être pas leur résidence principale, mais c’est bien une maison qu’ils possèdent et dans laquelle ils vivent une partie de l’année. Dans tous les cas, le message est clair : ils ne souhaitent pas m’accueillir.
Mais je ne m’attarde pas sur les refus. Je sais maintenant qu’il ne faut pas s’arrêter à une porte fermée. Je ne débat pas, je dis simplement au revoir et je continue mon chemin.
Et finalement, je tombe sur une jeune femme et son enfant — dont j’ai malheureusement oublié le prénom. Elle m’explique qu’il y a un groupe de jeunes dans le village et qu’ils pourront sûrement m’aider à trouver un canapé pour la nuit.
À ce moment-là arrive Benjamin, que tout le monde appelle Benji. Il me dit qu’il ne sera pas chez lui ce soir parce qu’il dort chez son frère, et me propose simplement de me donner les clés de son appartement. Je pourrai y dormir et remettre les clés sous le paillasson le lendemain matin.
J’accepte, évidemment. Et comme si ça ne suffisait pas, la jeune femme me propose ensuite de venir manger avec eux et leurs amis le soir.
Je me retrouve donc quelques heures plus tard autour d’une table avec tout un groupe de jeunes du village. Et là, je découvre vraiment les « gens du pays ». Certains ont grandi ici, d’autres travaillent dans les vignes, comme Axel, le mari de la jeune femme qui m’a accueilli. Axel est un enfant du village et travaille dans le raisin. Le père de celle qui m’as accueilli au début construit des yourtes. Chacun a son parcours, mais tous se connaissent depuis très longtemps, parfois depuis leur naissance.
Ils m’expliquent un peu comment fonctionne le village, me parlent de leur quotidien, de leur vie ici. J’entends leur accent très prononcé et, surtout, je sens que je suis intégré naturellement dans leur groupe, comme si j’étais simplement un pote de plus autour de la table.
Après les refus parfois secs que je viens de recevoir quelques heures auparavant, le contraste est assez incroyable. D’un côté, des portes qui se ferment. De l’autre, un groupe de jeunes qui m’ouvre non seulement une porte, mais aussi sa table et son quotidien.
Je dors finalement dans l’appartement de Benji et je retourne les retrouver le lendemain matin pour prendre le petit-déjeuner avec eux.
Encore une fois, cette traversée me rappelle qu’il ne faut jamais s’arrêter à un refus. Parce qu’entre une porte qui se ferme et une autre qui s’ouvre, il peut y avoir tout un monde.